Une précision honnête d’entrée de jeu : Wilhelm Steinitz n’a jamais eu de classement Elo, et il serait malhonnête de lui en inventer un. Le système de classement Elo n’a été créé qu’au XXe siècle — des décennies après l’époque où jouait Steinitz — donc tout chiffre précis du type « 2700 et quelques » qu’on lui attribue est une estimation moderne, pas un fait historique. Ce que l’on peut faire, c’est examiner les preuves dont on dispose réellement, et elles sont accablantes : il fut le premier Champion du monde officiel et l’un des joueurs les plus influents ayant jamais existé. Alors, plutôt qu’un graphique de classement, voici un regard honnête sur sa force et son héritage.
L’essentiel : Steinitz fut le joueur le plus fort au monde pendant environ deux décennies et le premier Champion du monde d’échecs officiel (1886–1894). Pas besoin de classement pour le voir — et ses idées ont transformé le jeu tout entier.
L’ascension (années 1860)
Steinitz s’est révélé au début des années 1860. Après avoir dominé le championnat de la ville de Vienne en 1861 — avec, dit-on, un score quasi parfait — il s’est rendu au tournoi international de Londres 1862, et est resté en Angleterre pour vivre des échecs. Durant ces années, c’était un attaquant brillant, si fort que ses admirateurs le surnommaient « le Morphy autrichien » en référence à Paul Morphy.
Le résultat déterminant survient en 1866, quand il bat Adolf Anderssen — le maître attaquant le plus célèbre de l’époque — dans un match sans aucune nulle, huit victoires à six. De nombreux historiens considèrent cette victoire comme le moment où Steinitz est devenu le meilleur joueur du monde, même s’il n’existait encore aucun titre à lui remettre.
Les années de domination (1870-1880)
Tout au long des années 1870 et 1880, Steinitz accumule les résultats qui construisent sa légende. Il remporte de grands tournois internationaux — dont Londres 1872, Vienne 1873 et Londres 1883 — et, surtout, il devient presque imbattable en match. Il enchaîne une longue série sans perdre le moindre match sérieux, une série qui s’étend sur environ trois décennies, jusqu’à sa rencontre finale avec Lasker. Pour un joueur au tout premier plan, ce genre d’invincibilité en match est ce qui se rapproche le plus d’un « classement » que le XIXe siècle puisse offrir.
C’est aussi la période où Steinitz refaçonne son propre style, troquant l’attaque pure contre la méthode scientifique et positionnelle qu’il a inventée — sans cesser de gagner pour autant. L’échiquier ci-dessous montre le Gambit du roi accepté, le champ de bataille romantique de sa jeunesse, et le style même que sa nouvelle approche allait finir par détrôner.

Le champion (1886-1894)
Puis vint la couronne. En 1886, Steinitz bat Johannes Zukertort 12½–7½ dans un match que les deux hommes reconnaissaient comme se jouant « pour le Championnat du monde », devenant ainsi le premier Champion du monde d’échecs officiel. Il défend le titre avec succès à trois reprises :
- 1889 : bat Mikhail Chigorin à La Havane.
- 1890-91 : bat Isidor Gunsberg à New York.
- 1892 : bat de nouveau Chigorin à La Havane.
Il conserve le championnat pendant huit ans — de 1886 à 1894 — avant qu’un Emanuel Lasker âgé de 28 ans ne le détrône en 1894. Steinitz perd aussi une revanche en 1896-97, alors sexagénaire et loin de son meilleur niveau. Le fait qu’il dispute encore le titre mondial à plus de soixante ans, et qu’il produise encore des coups de maître comme la partie contre von Bardeleben à Hastings 1895, en dit long sur sa classe.
Pourquoi il n’y a pas de classement (et ce n’est pas grave)
Les classements modernes fonctionnent parce que des milliers de joueurs disputent des milliers de parties classées dans un vivier connecté. À l’époque de Steinitz, rien de tout cela n’existait — ni FIDE, ni Elo, ni liste de classement internationale. Les historiens le jugent donc plutôt sur ses résultats et son influence, et sur ces deux plans, il se classe parmi les géants : premier Champion du monde, numéro un mondial pendant un long règne, et joueur de match resté invaincu pendant toute une génération.
L’héritage : il a changé le jeu lui-même
Voici ce qui distingue vraiment Steinitz de presque tous les autres. La plupart des grands champions remportent des titres ; Steinitz, lui, a réécrit les règles de la façon de jouer aux échecs. Il fut le premier à traiter le jeu scientifiquement, formalisant les principes du jeu positionnel — l’« accumulation de petits avantages » — sur lesquels s’appuie encore tout fort joueur. José Raúl Capablanca le créditait comme le pionnier ayant le premier établi les fondements de la stratégie échiquéenne, et des champions ultérieurs, d’Emanuel Lasker à Garry Kasparov, font remonter jusqu’à lui la pensée échiquéenne moderne.
Il fut aussi un prolifique enseignant du jeu à travers ses écrits — tenant la rubrique d’échecs de The Field, fondant l’International Chess Magazine, et publiant The Modern Chess Instructor. Son véritable « classement », en somme, se mesure à tous ceux qui lui ont succédé. Quand on est le premier Champion du monde et le fondateur de la théorie échiquéenne moderne, le chiffre manquant n’a plus vraiment d’importance.
FAQ
Quel était le classement de Wilhelm Steinitz ? Il n’en avait pas — les classements d’échecs n’ont été inventés qu’au XXe siècle. Tout chiffre précis qui lui est attribué aujourd’hui est une estimation moderne, pas un fait historique.
À quel point Steinitz était-il fort, vraiment ? Assez fort pour être le joueur le plus fort du monde pendant environ deux décennies et pour devenir le premier Champion du monde officiel, conservant le titre de 1886 à 1894 — sans compter qu’il a transformé la théorie échiquéenne pour toujours.
Pendant combien de temps Steinitz a-t-il été Champion du monde ? Huit ans, de 1886 à 1894, avant de perdre le titre face à Emanuel Lasker.
Steinitz a-t-il déjà été le meilleur de façon officieuse avant 1886 ? Oui — après sa victoire sur Adolf Anderssen en 1866, il était largement considéré comme le meilleur joueur du monde, bien avant le match officiel pour le titre face à Zukertort.
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